Alicia Zaton :L’errance des racines

Plongeant dans les archives familiales, Alicia Zaton, qui a participé au 61e Salon de Montrouge en 2016, cherche à construire une mythologie personnelle en explorant différents supports matériels de la mémoire. Faisant feu de la stabilité identitaire, elle réinterprète ses origines à travers la fiction et le filtre de l’interprétation émotionnelle.
L’idée de famille s’est-elle transformée ou reste-elle un non-dit pour les artistes contemporains ? Le théoricien Michael Hardt – qui publiera cette année l’ouvrage Assemblée avec Toni Negri sur les mouvements d’occupation des places et le renouveau « local » suite au nomadisme altermondialiste – pose ouvertement la famille comme un principe d’exclusion basé sur le système de contrôle de la propriété privée. « Nous avons besoin de construire une autre façon de se donner mutuellement », poursuit-il, évoquant l’héritage d’Alexandra Kollontaï, féministe soviétique et première femme ministre dans la tourmente de la Révolution de 1917. Revendiquant une lutte spécifique des femmes (car doutant du seul moteur de la lutte des classes), Kollontaï a posé les bases d’une révolution de la vie quotidienne où l’amour devient un instrument de transformation sociale (plutôt qu’une affaire privée). Pour changer la production et la reproduction de l’espace familial, ses manifestes soutiennent « l’amour-camaraderie », la socialisation des tâches, la redéfinition de la maternité et des nouvelles formes de relations sexuelles et affectives. C’est ainsi que les femmes russes ont alors acquis des droits civils pionniers (avant qu’ils ne soient engloutis dans un sinistre recul). Cent ans après la Révolution russe, l’interprétation de cette période est toujours objet de lectures différentes selon que l’on ait vécu à l’est ou à l’ouest de l’Europe. L’inversion des idéologies au pouvoir crée des incompréhensions mutuelles dans la lecture de l’histoire, y compris au sein du monde de l’art.
Alicia Zaton n’est pas polonaise, elle l’est devenue en quelque sorte. À l’image de nombreux artistes nés en France fils de parents exilés, elle envisage l’identité plutôt en tant que reconstruction qu’en une donnée fixe. « Ma biographie commence avant ma naissance, mon travail parcourt différents corps. Il y a à la fois une envie de m’approprier une histoire familiale et une conscience qu’il s’agit aussi d’une mythologie personnelle , évoque l’artiste.
Au-delà de la langue maternelle, comment expliquer que cela fasse autant partie de moi alors que je ne l’ai pas vécu ? J’y suis allée chaque année pour reprendre contact avec ce qui m’a construite sans que je ne le sache  ». En filmant dans le village de ses grands-parents polonais, Alicia Zaton ne cherchera pas à distinguer la douceur de la violence, en une tension constitutive de l’idée même de fratrie. Dans une vidéo solaire, une jeune femme retourne sa tresse avec insouciance, tandis que des chiens se bagarrent à l’horizon. « Il y a quelque chose à la fois de violent et affectueux avec ces chiens, je le mets en résonance avec le basculement qu’est l’adolescence  », dit l’artiste.
L’une des réflexions actuelles les plus stimulantes sur la notion de famille est d’ailleurs celle de Donna Haraway dans Manifeste des espèces de compagnie  (2003) où la philosophe plaide pour des rapports inter-espèces réunissant humains et non humains – employant l’exemple des relations de coévolution, cohabitation et partenariat entre nous et les chiens. Ce trouble apparaît d’ailleurs dans une autre vidéo, où l’artiste se met en scène dans un rituel de tressage de cheveux entre sa mère et sa soeur, rappelant la dimension presque animale du soin. D’autres regards humains issus de photos de ses archives familiales apparaîtront derrière les lattes d’une construction en bois évoquant le garage de son grand-père. Seulement, ce bois a la noirceur violente d’un incendie, tout comme dans une autre installation de colombages dans laquelle s’inscrit l’image d’un moment d’intimité en train de s’effacer.
« Quand j’inclus des photos sur de la cire ou de la résine, cela m’évoque la matière même de la mémoire : une sorte de peau où viennent s’imprimer et s’effacer des gestes  », dit l’artiste. Il y a parfois une violence domestique sourde – celle de l’enfermement et des non-dits avec des pierres gravées d’insultes, des bocaux de conserves ou une poupée russe en cire noire –, mais il reste aussi la place pour l’invention d’étranges rituels libérateurs. Comment interpreter cette photo d’une famille réunie autour d’un matelas en feu, objet évocateur de l’intimité ? Comment déterminer ce qui dans un clan est de l’ordre de la prison ou du refuge ? Alicia Zaton résume ce paradoxe avec une citation du metteur en scène polonais Tadeusz Kantor :
« Je crois qu’un tout naît de contrastes et plus ces contrastes sont importants, plus ce tout est palpable, concret, vivant ».

— Pedro Morais, Le quotidian de l’art, 24.02.2017